Menu

Le darshan d’Amma vu par une (fausse) sceptique

D’Amma je ne connaissais presque rien. Une amie nous en avait parlé avant notre départ en Inde, d’elle, son parcours, ses miracles… Evidemment, j’étais restée perplexe. D’habitude, je fuis comme la peste les gourous qui créent de tels mouvements de foule, les prophètes des temps modernes qui s’intronisent guérisseurs et annonciateurs d’un avenir-merveilleux-où-tout-le-monde-est-beau-et-gentil-si-tout-le-monde-fait-ce-que-je-dis. Mais après presque quatre mois en Inde, une retraite dans un ashram, quelques jours dans un centre de yoga et une remise en question de tous les jours comme seule l’Inde peut te forcer à en faire, j’étais prête à aller voir pour croire et aussi pour le raconter à notre amie qui, finalement, nous avait un peu guidés vers Amma. Il n’y a pas de hasard.

La té-ci d’Amma

La route pour arriver depuis Cochin à Amritapuri, lieu de naissance de Mata « Amma » Amritanandamayi où elle a établi son ashram, fait déjà office de petit chemin de croix. Les rues étroites, les bus tape-cul qu’il faut changer trois fois, les virages dans la jungle humide, cette chaleur qui n’en finit pas, puis au bout du chemin, un immeuble. Un énorme building sur 15 étages comme on en trouverait dans le 93. A la place des wesh-wesh, des êtres éthérés enveloppés dans du coton blanc avancent en silence, le visage fermé. Mais pourquoi font-ils tous la gueule, comme ça ? Ne sont-ils pas censés avoir été inondés par la lumière de cette femme qui fait des câlins à tout le monde ?  Entre le comportement des ashramites et l’atmosphère générale, j’ai peur d’être arrivée dans une secte bizarre…

DSC01569

L’ashram d’Amma ©voyagesadeux

 

« Suivez le flot »

Après quelques formalités d’inscription – renseigner nos coordonnés basiques et quelques précisions sur notre état de santé (« avez-vous des maladies mentales ? »)  – on nous assigne une petite chambre sommaire mais suffisante, perchée au 9e étage de l’immeuble principal que l’on louera une nuit pour moins de huit euros à deux. Puis on nous indique le planning de notre séjour. « Dans quinze minutes, vous pourrez assister aux chants dans le temple. Vous ne pouvez pas vous tromper, il suffit de suivre le flot, tout le monde va rentrer de la plage dans pas longtemps». En effet, juste le temps de poser nos affaires et prendre une micro-douche que nous prenons place dans ce gigantesque auditorium où la foule arrive par vagues. C’est qu’en ce moment, Amma est à l’ashram ! Les croyants sont donc plus nombreux que quand elle est en tournée dans le monde…

DSC01574

L’ashram d’Amma ©voyagesadeux

 

Le karaoké flower power

Au départ, tout le monde murmure mi-concentrés mi-endormis dans son coin quelques paroles retranscrites en trois langues sur des écrans géants. Seuls les Indiens semblent  véritablement impliqués, tandis que les étrangers, eux, sont assis sagement, toujours avec ce même visage fermé. Puis Amma fait son apparition et prend rapidement sa place sur la scène, pile sous son énorme photo. Tout le monde se lève et la foule devient plus compacte. Le tempo change, l’ambiance avec. Les visages pâles commencent à s’impliquer plus volontiers dans les chants, certains lèvent les mains au-dessus de leur tête, d’autres se mettent à tourner sur eux-mêmes. Au fur et à mesure qu’Amma se balance comme une autiste sur la musique qui accélère, en jetant parfois ses bras au ciel, le karaoké géant prend des allures de grande messe psychotique et les cris de joie viennent ponctuer le dernier morceau comme un orgasme collectif accompagné d’une explosion de fleurs sur les écrans. J’ai l’impression de revivre la scène de danse dans l’asile de  « Bronson ».

« T’as l’air toute retournée ! »

Je n’ai pas voulu partager mon impression avec Matt qui est toujours plus ouvert que moi dans ce genre de situation, pour ne pas le vexer ou lui faire de la peine. Et puis, je voulais aller plus loin que ce à quoi je venais d’assister, ne serait-ce que pour essayer de comprendre. Sauf que j’étais en colère et ça, c’était dur à cacher. Nous avons pris des plateaux et fait la queue pour manger le repas distribué à tous les ashramites. Les visages pâles avaient retrouvés leur gueule d’enterrement et je ne pouvais plus me retenir: « Mais tu vois bien que c’est une mascarade ? » (en vrai, j’ai du dire « des putain de conneries », parce que je suis une personne très vulgaire quand je suis en colère et que je ne parle pas comme une personne âgée). On a commencé à échanger nos impressions quand trois Blancs sont passés avec le sourire et mis en pièce ma belle théorie selon laquelle les croyants d’Amma sont autant dans le jeu que les amateurs de trance qui n’ont pas pu se fournir en LSD à Goa. « Tu vois ?  Ils n’ont pas l’air de faire la gueule, ceux là ! ». Reste que trois péquins sur une foule en délire qui retrouve son calme une fois Amma disparue dans ses quartiers,  ça fait peu. Puis Matt a su me remettre les idées en place comme il sait si bien le faire. On était d’accord dans le fond. La ferveur que provoque Amma n’est que le résultat d’une déification qu’elle n’a jamais demandé. Sauf que les Indiens pourraient te transformer une banane en Déesse de la fertilité si tu leur disais qu’elle a une bonne théorie sur le karma. Elle ne serait que l’énième avatar de Vishnu et ils se prosterneraient devant sa peau toute jaune en espérant qu’elle les rende plus riches et heureux, entraînant dans leur croyance quelques visages pâles en recherche d’une nouvelle théorie à la mode pour sortir du troupeau aseptisé de leur société qui est forcément la cause de tous leurs petits problèmes de Blancs (non, faut pas me chauffer sur la religion, vous l’aurez compris). En résulte des bribes de dialogues surpris ça et là, comme ceux de ces deux Françaises qui n’ont pas pu m’empêcher de pouffer. « Bah alors, tu as l’air toute retournée ! Tu as fait le Darshan ? Ah mais oui, suis-je bête, ça se voit ! ». Mais en quoi ? Qu’est ce qu’elle a de différent ta copine ? Je l’ai bien regardée et je n’ai rien vu d’autre qu’une quarantenaire trop maquillée qui aurait abusé du Lexomil.

Puis j’ai reçu le Darshan

Un scone et ça repart

Le lendemain, comme toujours chez moi, tout était oublié. J’ai beau crier très fort sur le coup, je ne suis pas rancunière. Alors je me suis levée en laissant une nouvelle chance à Amma. Après tout, peut-être que moi aussi j’allais émaner un truc différent une fois qu’elle m’aurait prise dans ses bras ? Le programme proposait de commencer la journée par une séance de méditation sur la plage. Enfin appelez ça comme vous voulez, moi j’ai surtout admiré le levé du soleil, les gens qui faisaient leur yoga  et les pêcheurs qui remballaient leurs filets. Une jeune hippie avec des fleurs dans les cheveux et de la musique dans les oreilles a interrompu ses allers-retours sur la plage pour les aider. Elle était rayonnante. Farfelue mais rayonnante. On a échangé un sourire et déjà j’ai su que cette journée allait mieux se passer que la précédente. En véritable estomac sur pâtes, c’est le petit-déjeuner qui a fini de me convaincre. Si les repas quotidiens sont inclus dans le prix de la chambre, on peut aussi manger pour trois fois rien aux différentes cafétérias de l’ashram qui proposent des spécialités du monde entier. C’est que les ashramites installés ici à l’année sont aussi bien Français (en grand nombre) qu’Américains, Israéliens ou des pays voisins et parfois même un peu d’Afrique ! Vous n’imaginez pas le plaisir de manger des scones au chocolat après quatre mois de diète aux lentilles. En flattant mon palais, Amma commençait à gagner des points.

DSC01588

Sur la plage de l’ashram d’Amma ©voyagesadeux

 

« Vous faites la queue pour l’astrologie ? »

Nous sommes allés chercher notre bon pour un free-hug puis avons exploré rapidement le reste de l’ashram. L’organisation était peut-être trop bureaucratique, mais des bénévoles étaient toujours prêts à nous rendre un service multilingue sans regarder leur montre. « Vous venez pour l’astrologue ? », non mais on aurait bien testé, ça ou le yoga, ou les cours de musique et même le seva, le travail obligatoire que doit rendre tout ashramite au moins une fois par jour pour faire tourner la communauté et nettoyer son karma. On aura juste eu le temps de discuter avec cette bénévole Française arrivée ici pour la première fois à l’âge de quatre ans. Depuis vingt-deux ans, elle revenait régulièrement et suivait Amma en tournée en Europe et aux Etats-Unis. Nous avons pu lui poser toutes les questions que nous voulions sur le fonctionnement de l’ashram. Outre la dévotion que je ne pourrais pas me forcer à avoir, cette communauté semblait fonctionner comme sur des roulettes. Les fonds étaient reversés pour la création d’écoles, de nouveaux bâtiments, d’organismes caritatifs partout dans le monde et de nombreuses personnes étaient sur liste d’attente pour venir vivre ici. A midi, au moment d’aller recevoir le darshan, j’étais presque prête à retourner ma veste et serrer dans mes bras Amma pour enterrer la hache de guerre.

« Demain, demain, demain »

Je ne sais pas si c’est le conditionnement psychologique qui avait fait son œuvre, notre petit tour dans l’ashram qui m’avait ouvert l’esprit ou nos rencontres qui m’avaient convaincue, mais en arrivant dans la file d’attente pour recevoir le darshan, je me sentais comme à la veille d’un exam. Le ventre noué, le cœur qui bat vite, l’appréhension d’un choc. Bref, en stress. On avait décidé de se séparer avec Matt – les hommes d’un côté et les femmes de l’autre – alors j’observais celles qui attendaient avant moi pour savoir comment me comporter. A l’entrée, j’ai retrouvé la hippie à fleurs de la plage qui faisait le contrôle de la circulation. Il n’y a pas de hasard. Elle s’est approchée de moi pour me conseiller de ne pas me pencher parce-que je n’avais pas mis de soutif et que ça se voyait (oui même quand tu as la poitrine de Kate Moss et que tu portes des t-shirts larges, faut toujours faire attention en Inde). Elle était Française, bénévole depuis quatre ans et avait une gouaille rieuse qui dénotait complètement avec le côté bigot d’autres dévotes dans l’assemblée. Elle m’a mise à l’aise et m’a conseillé de retourner chercher une pastille jaune pour qu’Amma voie que c’était ma première fois. J’ai fait demi-tour, collé ma pastille sur mon t-shirt, enfilé un châle qu’on m’a prêté puis j’ai réintégré la file d’attente. Arrivée dans les derniers mètres qui me séparaient d’Amma, une dame m’a fait lire une « notice d’utilisation ». Ne pas s’appuyer sur Amma, ni même la toucher, c’est elle qui me prendra dans ses bras. M’essuyer le visage pour ne pas la mouiller avec ma transpiration. C’était encore une fois très bureaucratique mais comment faire autrement quand cette femme distribue des câlins en continue de 11h du matin jusqu’à tard dans la nuit, quatre fois par semaine ? Puis mon tour est arrivé. On m’a porté, on m’a collé dans ses bras, j’ai gardé les mains comme demandé sur les accoudoirs de son siège et j’ai attendu. Le temps me paraissait long. Je ne savais pas si je devais lui rendre son étreinte, je l’entendais parler avec quelqu’un d’autre dans une autre langue. Elle sentait très bon la fleur de néroli. Puis au bout de ce qui m’a semblé être une minute entière, elle m’a serré plus fort dans ses bras et répété très distinctement trois fois à l’oreille « Tomorrow, tomorrow, tomorrow ». Quoi ? Elle m’a glissé un sachet dans la main et un petit cœur en chocolat puis on m’a emmené et quelqu’un d’autre a pris ma place. Je n’ai pas su quoi dire, quoi faire, et à ce moment, je crois que je devais avoir la même tête que la quarantenaire sous Lexomil rencontrée la veille. Je fais quoi maintenant ? « Tu peux t’asseoir là. » Mais pour quoi faire ? « Juste profiter de La Mère ! ». D’accord. Je me suis assise et j’ai observé la chaine de ces gens qui venaient recevoir le darshan. J’essayais de voir si elle leur disait quelque chose de particulier à l’oreille. Souvent elle chantonnait quelque chose, parfois elle leur souriait, d’autres fois encore elle répondait à leurs lamentations en leur tirant la joue comme des enfants. J’ai rendu mon châle et remarqué qu’il avait caché ma pastille jaune sur mon t-shirt : Amma n’avait pas pu voir que c’était mon premier darshan. J’ai retrouvé ma hippie à fleurs pour lui raconter. « Tu as de la chance, elle parle rarement ! ». Ah bon ? Mais qu’est-ce que je dois comprendre ? « Je ne peux pas interpréter les paroles d’Amma ». On m’a dit que j’avais eu droit à un bon darshan, expliqué que le sachet contenait des cendres sacrées. Je n’ai rien compris à ce qui venait de se passer.

On devait rendre la chambre très vite après, on était attendus ailleurs. Matt, comme toujours très ouvert, m’a dit de choisir ce que je voulais interpréter. Devait-on partir demain ? Allait-il se passer quelque chose demain ? J’ai laissé mon côté cartésien prendre le dessus. Je ne me voyais pas chambouler nos plans parce qu’une dame m’avait susurré trois fois « demain » dans l’oreille. J’ai pris la décision de partir, mais je n’ai pas arrêté d’y pensé. Jusqu’à minuit, il ne s’est rien passé de particulier. Le jour d’après non plus. Peut-être que je dois continuer à réfléchir, peut-être que ça me tombera dessus sans prévenir et que je ne m’en rendrais même pas compte. A l’heure où j’écris ces lignes, je ne me vois pas retourner chez Amma. Sur le coup, j’étais prête à passer outre l’aspect religieux de sa communauté et y vivre une expérience plus longue, mais on a trouvé mieux ailleurs (quelque part qui nous convient mieux j’entends) et c’est Matt qui vous en parlera bientôt. Si je venais à changer d’avis, peut-être aurai-je la réponse à ses paroles ? Peut-être l’aurai-je même sans retourner à son ashram ? De toute façon, il n’y a pas de hasard.

11 réponses to “Le darshan d’Amma vu par une (fausse) sceptique

  • Demain, c’est le titre d’un documentaire sur l’écologie qui passe en ce moment au cinéma, à voir!

  • Visiblement une personne pas « prête »…….

    • Visiblement, on ne m’a pas expliqué qu’il fallait être prête pour quoi que ce soit. Peut-être pourriez-vous m’éclairer ? Merci d’avance Marypière.

      • Bonjour Marie,

        J’ai lu tes aventures avec intérêt, as tu trouvé une réponse à ces « 3 demain  » ? et as tu eu un réponse de Marypièr qui ne t en a pas dit beaucoup mais seulement que tu n étais pas prête.. ? ???
        Bon Voyage 😉

      • Bonjour Aurélie,
        Le demain a eu plusieurs réponses, je n’ai pas encore décidé quelle interprétation concrète lui donner. Quant à Marypièr, son commentaire n’était pas très argumenté et je n’ai malheureusement jamais eu la chance d’en savoir plus. Peut-être un jour ? Demain ? 🙂
        Beaux voyages à toi !

  • Hello Marie, merci pour ce partage, peut être que cela t’intéressera, il y a un Darshan de Swami Vishwananda à Paris le Samedi 5 Juin : https://www.bhaktimarga.org/events/paris-montreuil-darshan
    si tu as l’occasion de lire le livre Autobiographie d’un Yogi de Yogananda (d’ailleurs le film Awake : The lige of Yogananda est sortie récemment) Bien à Toi ( ^-^)
    Abdelaziz

  • Tomorrow

    Me fais penser a une chanson que affectionne et dont j’ai fais mienne les paroles
    « Ce sera nous des Demain  »

  • Et bien voilà! Merci je me sent moi seule! J’ai eu les mêmes sorted de resentis à Toulon! Mais je ne dois surement pas être prête…

  • J’ai passé 1 mois rédemment à l’ashram d’Amma .
    Lors des 3 darshan que j’ai pu faire, elle m’a dit 3 fois  » ma chérie » un classique apparemment…
    Même en y mettant beaucoup de bonne volonté (car mon fils y vit) je n’ai pas pu adhérer à ce systéme de penser unique : quand Amma a dit c’est comme « jacques a dit…! »
    J’apprécie et respecte cette femme qui se donne pour les autres mais ne comprend pas ses disciples autour d’elle, fermés, intolérants, intransigeants, manquant de bienfeillance, voire sectaires.
    Bien qu’engagée dans une recherche spirituelle depuis 20 ans, certains diront que je ne suis pas prête… Peut-être….
    A moins que je sois tout simplement plus lucide…..!
    Charline

    • Moi aussi j’ai passé un mois récemment à l’ashram d’Amma. Amma n’est pas responsable des actes de toutes les personnes qui s’y trouvent, elle est même la première à reprocher à certains leur comportement. Il ne faut pas s’arrêter à quelques personnes mal lunées à l’ashram. Le plus important est de garder en tête son but spirituel. Le fait d’être auprès d’un grand maître comme Amma permet de progresser bien plus rapidement que sans aide!
      Lors du darshan, oui, elle dit « ma chérie » dans le creux de l’oreille, c’est comme vous reconnaître comme sa fille et une bénédiction de sa part, cela signifie aussi « je t’aime » ou encore « tu n’es pas seule » ou encore « je vais prendre soin de toi ». Après avoir vécu un mois à l’ashram et eu 3 darshans, je pense que vous verrez des changements positifs dans votre vie 🙂

  • Pour répondre à Marie, Amma savait très bien que c’était ton premier Darshan, même si la pastille jaune était cachée. Elle savait aussi que tu partais le lendemain. Elle t’a dit « demain », pour te faire comprendre que tu devais rester quelques jours de plus. Le coeur en chocolat, elle le donne très rarement, c’est un vrai privilège, une bénédiction, un encouragement 🙂
    En fait, rester un peu plus longtemps auprès d’Amma t’aurait certainement permis d’en découvrir un peu plus… et de surmonter ta peur du début!
    Il est plus facile en réalité d’aller à l’ashram d’Amma lorsqu’on l’a déjà connue en France et qu’on a déjà noué une première relation avec elle 😉
    N’hésite pas à aller la voir lorsqu’elle donne le darshan à Paris ou à Toulon!

Suivez nos aventures !

Si vous voulez tout savoir de nos voyages à deux autour du monde, suivez nous sur Facebook  !

%d blogueurs aiment cette page :