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Portrait : Aurore et Adrien à la rencontre des chamans du Népal

Trois chamans, rencontres chamaniques au Népal, d’Aurore Laurent et Adrien Viel, sorti chez naïve livres à la fin du mois d’avril nous a beaucoup plu. Si nous avons, de notre côté, rencontré brièvement un chaman en Amérique du sud, nous n’avons malheureusement pas eu la chance de développer beaucoup autour de cette rencontre. Et si le chamanisme népalais n’est pas exactement le même que celui du Pérou, ce livre n’a pas manqué de nous intéresser à l’heure de préparer gentiment notre prochain voyage en Asie.

trois chamans

Comme le précisent les auteurs, il n’y a d’ailleurs pas vraiment de chamanisme népalais, mais bien plusieurs chamanismes népalais, dépendant à chaque fois des ethnies où ils sont pratiqués. Dans Trois chamans, nous rencontrons tour à tour les peuples Tamang, Gurung et Chepang, ainsi que leurs chamans respectifs. Pas évident de retranscrire le plus fidèlement possible cette pratique reliant le monde connu aux mondes inconnus. Pour ce faire, Aurore Laurent et Adrien Viel ont choisi de laisser parler leur ressenti personnel tout en distillant, ça et là, des informations plus génériques pour nous permettre de mieux appréhender ce vaste sujet. Une approche originale mais risquée qui s’avère finalement payante. Ainsi, Trois Chamans n’est ni complètement une étude du chamanisme népalais, ni tout à fait un simple livre d’images… un peu les deux à la fois, il offre, l’occasion d’une lecture agréable, une initiation prenante à cette science secrète, véritable pilier de la culture népalaise. Pour compléter la lecture, les auteurs ont eu la bonne idée d’intégrer des liens vidéo sous la forme de codes à flasher proposant de brefs extraits inédits de leur travail, travail qui donnera également naissance à un long-métrage documentaire éponyme qui devrait sortir prochainement. Si l’image se heurte parfois à ses propres limites (l’impossibilité de montrer ce qui est hors-champ) les mots prennent alors le relais et donne à ce projet singulier une identité forte pour un résultat saisissant. Pour mieux vous inviter à partager cette expérience, nous avons décidé d’interviewer Aurore Laurent et Adrien Viel. Voici ce qu’ils ont répondu à nos questions :

Comment est né ce projet de livre et de documentaire ?

AL : Lors de notre précédent tournage au Népal, nous avons rencontré un chaman de l’ethnie des Tamang sur une route de campagne. Nous connaissions l’existence des pratiques chamaniques au Népal mais n’avions jamais eu l’occasion d’en rencontrer, ça a été le déclic.

AV : L’année suivante nous sommes repartis en repérages afin de rencontrer des chamans. Nous avons rencontrés 23 chamans issus des groupes ethniques Tamang, Chepang et Gurung. Mais c’est avec 3 d’entre eux plus particulièrement que sont nées des affinités, ça a déterminé la forme du projet.

©Laurent & Viel

©Laurent & Viel

Combien de temps avez-vous passé au Népal pour le réaliser et dans quelles circonstances ?

AL : En tout nous avons passé 9 mois au Népal, répartis sur 3 voyages et 3 années.

AV : Nous avons fait 2 mois de repérages, puis nous avons passé 5 mois environ à filmer et à photographier les chamans, et 2 mois supplémentaires pour compléter le reportage photographique. Nous dormions au village avec eux, nous partagions leur rythme de vie, c’est sur ce principe d’immersion que le projet est fondé.

Quel est votre meilleur souvenir tout au long de cette expérience ?

AV : Un moment incroyable fut l’arrivée à Chuiri Karka, chez les Chepang, alors que nous avions marché plusieurs jours à la recherche de chamans de cette ethnie sans grand succès. Épuisés après une dizaine d’heures de marche sans vraiment savoir où nous allions tomber, nous avons aperçu le chaman Prem Bahadur assis sur son perron et accompagné de sa famille. Il s’apprêtait à célébrer la cérémonie de Nwagi.

AL : Cette cérémonie n’a lieu qu’une fois par an et nous sommes arrivés juste à temps pour y assister! C’était un heureux hasard, et pour nous d’autant plus étrange que le chaman nous a accueillis comme s’il nous attendait. La fatigue aidant, nous avons été portés par l’ambiance pénétrante des chants et sons du tambour qui ont résonné toute la nuit.

Est-ce que c’était plus facile de travailler à deux ou est-ce que cela a pu vous poser quelques difficultés ?

AL : Nous travaillons ensemble depuis 2007, avant ce projet nous avions déjà réalisé un film documentaire au Népal. Nous n’avons donc eu aucune difficulté à retravailler ensemble, ayant déjà essuyé quelques écueils constructifs lors de notre premier tournage.

AV : Travailler à deux nous permet d’avoir une grande flexibilité  et une constance dans les méthodes de travail, par exemple l’un peut prendre le relais lorsque l’autre faiblit. C’est aussi une façon d’enrichir nos idées, pour nous le travail d’équipe est une force.

©Laurent & Viel

©Laurent & Viel

Aviez-vous l’habitude de voyager (à deux toujours ?) avant de vous lancer dans ce projet ?

AL : Oui, nous vivons ensemble et avons beaucoup voyagé ensemble également.

AV : En tout, nous avons déjà fait six longs voyages tous les deux, dont un voyage de six mois de Hong Kong à Bombay.

Le Népal reste un pays assez mystérieux à plus d’un titre. Vous auriez pu l’aborder de plein de manières différentes j’imagine. Pourquoi ce sujet plutôt qu’un autre ?

AL: En tant que filmeurs et photographes, nous cherchons à révéler des univers inconnus et riches a un public plus large, à atteindre, quelque part, l’invisible dans le sens de ce que les autres ne voient pas. Les chamans travaillent sur des notions de perceptions et d’intuitions qui restent abstraites aux yeux des occidentaux, et qui peuvent enrichir la façon d’envisager un autre rapport au monde, moins intellectuel, plus sensible.

Est-ce facile de rencontrer un chaman, aujourd’hui, au Népal ?

AV : La pratique chamanique est toujours très vive dans les campagnes népalaises. Cependant, il faut quand même s’éloigner un peu des sentiers battus pour en rencontrer.

Le Népal est un pays qui implique la marche à pied pour aller à la rencontre des autres. A partir du moment où l’on n’a pas peur de se perdre et où l’on décide de prendre le temps qu’il faut, c’est tout à fait possible de rencontrer des chamans.

Évoquer un monde invisible peut sembler ardu, comment vous y êtes-vous pris pour retranscrire cette expérience chamanique et quels obstacles avez-vous rencontrés ?

AL : Pour évoquer ces mondes invisibles où les chamans voyagent, nous nous sommes beaucoup appuyés sur les éléments naturels puissants dont regorgent les paysages népalais, et qui sont des sources d’inspirations, des portes vers ces autres mondes.

AV : Effectivement, que ce soit dans le texte ou dans nos cadrages, nous avons laissé parler la nature, cet environnement : les montagnes, la jungle, le brouillard, autant  d’éléments inhérents à l’animisme des pratiques chamaniques.

Vous est-il arrivé de douter de la véracité de ce à quoi vous étiez en train d’assister ?

AL : C’est vrai que lorsqu’on est là-bas, au cœur d’un rituel ou d’une cérémonie, il est difficile de ne pas croire en la véracité de ce que les gens vivent. On est porté par leurs croyances, et ils semblent tellement pris par leur rôle qu’on ne peut vraiment pas le remettre en question. Pour nous, il n’y a pas qu’une façon unilatérale d’appréhender notre environnement.

AV : Le monde dans lequel nous vivons contient fort heureusement une multiplicité de pratiques et de point de vue, et c’est bien grâce à ça que notre pensée peut s’enrichir.

©Laurent & Viel

©Laurent & Viel

Que connaissiez-vous du chamanisme avant d’entreprendre cette aventure hors du commun ?

AL : Le chamanisme est un vaste sujet, une tradition séculaire qui persiste au fil des siècles. Nous savions ce qu’était un chaman et avions lu quelques textes à ce sujet, mais les pratiques chamaniques diffèrent selon les régions du monde et concernant le Népal, c’est avec les chamans que nous avons rencontrés, grâce à ce qu’ils nous ont raconté, que nous avons étayé nos connaissances.

AV : Nous nous sommes aussi beaucoup documentés sur les chamans du Népal, grâce à de nombreux ouvrages anthropologiques déjà réalisés sur le sujet.

Quel est, selon vous, l’avenir du chamanisme au Népal ?

AV : Je ne crois pas que le chamanisme disparaîtra des villages. Cette pratique a traversé les âges et a survécu par exemple à l’insurrection Maoïste qui a eu lieu de 1996 à 2006. En revanche, il y a déjà une transformation qui s’opère, des chamans partent travailler dans les pays du Golf, là-bas ils ne peuvent pas pratiquer. Lorsqu’ils reviennent, ils reprennent leur métier d’intercesseur mais pratiquent-ils exactement de la même façon ? Et même si les enfants des chamans préfèrent la vie des grandes villes influencées par l’occident, les traditions les rattraperont peut-être. Que feront-ils lorsqu’un ancêtre-esprit décidera de renaître dans l’un d’entre eux?

AL : Depuis 7 ans que nous voyageons au Népal, nous avons assisté à une augmentation significative du tourisme. A Katmandou, on trouve maintenant des « chamans-tour ». Le chamanisme au Népal va donc être amené aussi à être pratiqué différemment dans le cadre du tourisme, c’est à la fois une façon de le faire perdurer et un moyen pour les chamans népalais de vivre de ce métier. En même temps, il devient une monstration et le rapport initial à l’environnement est modifié. Cependant, il y a plus de 80 groupes ethniques au Népal, et nombre d’entre eux pratiquent le chamanisme, et souvent dans des lieux isolés, peu accessibles, la mort du chamanisme au Népal n’est donc pas encore annoncée.

Enfin, avez-vous de nouveaux projets en commun ?

AV : Oui, nous allons continuer à travailler au Népal. Plusieurs projets sont en train de mûrir, mais ça, c’est top secret !

AL : Nous avons déjà réalisé deux projets au Népal, donc nous allons en faire un troisième, et après cette trilogie népalaise, nous passerons à d’autres lieux comme, pourquoi pas, la France.

©Laurent & Viel

©Laurent & Viel

Une réponse to “Portrait : Aurore et Adrien à la rencontre des chamans du Népal

  • Merci pour cet interview très édifiant! Les chamans sont très respectés et sont également demandés pour des conseils et également des protections.

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