Menu

Cinétrip : La malédiction de Don Quichotte au cinéma

La scène se passe au casino de Carthagène. Nous entrons pour savoir s’il est possible de visiter l’édifice. Un espagnol s’approche de nous et nous parle un peu de l’histoire du lieu. Sur un des murs de la salle d’entrée, des vitraux retracent les aventures de Don Quichotte. « Vous le connaissez ? » Nous répondons par l’affirmative. « C’est notre plus grand héros ! Le plus grand livre de toute la littérature espagnole !  » Nous demandons s’il n’en existe pas d’autres : des héros, des livres, des auteurs… « Si, mais pas aussi bien… »

Et puis la crise nous rattrape et vient parasiter la conversation. Aujourd’hui, il n’y a pas de travail. Pire, pas de solution. L’Espagne aurait bien besoin d’un héros. Où est-il Don Quichotte et quels géants doit-il combattre ? Avec le temps, il est venu à bout de tous les moulins. De Cervantès en cervezas, il n’y a plus qu’à se noyer dans le passé ou dans l’alcool. Désormais le vent se lève sans s’annoncer. Il faut tenter de vivre, malgré tout.

 

Don Quichotte, le chevalier à la triste figure. Que lui reste-t-il, de nos jours ou presque, dans le champ des possibles, lui qui est un chevalier de l’impossible ? Toujours à la marge du monde, relié comme à rebours à la réalité par son dévoué Sancho Panza, il semble poursuivre sa vaine quête, hors du temps, hors du siècle, combattant un Vespa comme on affronte un dragon, sinon fuyant la caméra, cette ensorceleuse moderne. Pour Orson Welles, Don Quichotte reste cependant un vrai chevalier, peut-être le plus beau de tous. Sa folie le rapproche des saints. A travers ses aventures, Welles filme l’Espagne, ses habitants et ses traditions, des scénettes dont la logique n’apparaît pas toujours évidente mais qui évoquent en fait ce pays de cœur. Une corrida… la semaine sainte, un demi-siècle avant la nôtre… Et derrière la triste figure, qui prête plus volontiers à rire, n’est-ce pas Orson Welles lui-même, avançant vers un film qu’il ne finira jamais, vers une logique dont le point de mire ne demande pas encore à être rendu visible, comme si Don Quichotte ne devait rester, in fine, qu’un puzzle infini des obsessions du réalisateur, une image altérée d’un paradis impossible à partager. Work in progress terminé en l’état, figé par la dictature projetable d’un autre Franco, ce Don Quichotte ne convainc jamais qu’à moitié. Des images souillées donnent à cette narration hésitante la vague impression d’un cadavre qui n’a plus grand-chose d’exquis. Reste la figure mythique de Welles s’attaquant à celle, plus mythique encore, de Don Quichotte.

don-quichotte-orson-welles

Trailer de Don Quichotte en espagnol  

Début du film en espagnol :

 

Quand un autre réalisateur essaie de récupérer le mythe, l’Espagne présente cette fois un visage beaucoup moins sympathique. C’est peut-être qu’au lieu de filmer ses habitants, Terry Gilliam filme ses déserts. L’Espagne voit rouge et cette fois-ci il n’y pas que les taureaux qui vont morfler. La malédiction continue. Comme une prémonition de la crise, le film fut déjà un enfer à financer. Il sera un enfer à tourner… Gilliam ne pourra pas tricher cette fois. S’il s’en sort avec les honneurs ou presque, il en sort néanmoins sans son film. Don Quichotte semble être imprégné d’assez de fantaisie pour avoir à supporter celle des autres. L’Homme qui tua Don Quichotte ne verra pas le jour même si le nom de son réalisateur sera pour beaucoup dans la « réussite » de l’objet final. Lost in la Mancha, raconte l’histoire d’un naufrage cinématographique. Réalisé par Keith Fulton et Louis Pepe, en charge du making-of initial, on en retiendra seulement le nom de Gilliam, réalisateur dont la réputation commence à rimer avec malédiction. Jean Rochefort prête, après Francisco Reiguera, sa silhouette filiforme au chevalier à la triste figure. Un chevalier d’autant plus triste, qu’ici il a bien mal au dos et qu’on lui a remplacé son éternel Sancho Panza par un publicitaire du nom Toby Grosini, un contrepoint volontiers plus sarcastique que protecteur. Le réel a décidé de laisser toujours plus de place à la réalité, offrant toute une potentialité de nouveaux ennemis à ce bon vieux Don Quichotte.  D’autres essaieront de l’adapter avec moins de génie ou moins de fantaisie, mais plus de « réussite ».  

lost-in-la-mancha

Trailer de Lost in la Mancha en anglais : 

 

 

Mais comme il n’est pas né l’homme qui tua Don Quichotte, il paraît que le chevalier continue de trimbaler sa triste figure dans les déserts d’Espagne et jusque dans les sourires des Espagnols, dans le souvenir d’un chef d’œuvre qu’on ne verra peut-être jamais et dans les casinos aussi où l’argent, comme une malédiction, ne coule plus à flots.

Les commentaires sont fermés.

Suivez nos aventures !

Si vous voulez tout savoir de nos voyages à deux autour du monde, suivez nous sur Facebook  !

%d blogueurs aiment cette page :