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Cinétrip dans le Japon féodal : deux voyages de Zatoïchi

Le personnage de Zatoïchi donna naissance à la plus grande saga de l’histoire du cinéma. Avec 26 épisodes sans compter le Kitano sorti en 2003, le sabreur aveugle itinérant méritait bien un petit clin d’œil dans notre rubrique cinétrip. Même James Bond n’a pas encore connu autant d’aventures. Nous avons choisi deux titres des plus explicites : Voyage meurtrier et Voyage en enfer. Les deux films sont réalisés par Kenji Misumi qui initia la saga avec le Masseur aveugle. Décryptage.

Voyage meurtrier est le huitième épisode de la légende de Zatoïchi. Tout est dans le titre de la saga. Avec le mot « légende », on peut d’emblée supposer que ce héros n’est pas comme tout le monde, voire que son histoire n’est pas sans connotation mythologique. Ce Zatoïchi, héros infaillible, n’est pas loin d’un super-héros. Aveugle, il manie pourtant le sabre comme personne et son ouïe est plus précise que celle de n’importe qui… on n’est pas loin d’un Daredevil, si ce n’est le costume moins extravagant. Dans Voyage meurtrier, notre super héros va pourtant devoir se confronter à l’existence d’un homme ordinaire.

Zatoichi est poursuivi à travers la campagne par un groupe de mercenaires. Grâce à la complicité de voyageurs, aveugles comme lui, il parvient à les semer. Plus tard, il croise la route d’une femme, épuisée sous le fardeau de l’enfant qu’elle porte dans ses bras. Charitable, Zato lui donne sa place dans le palanquin qui le transporte. Mais ses ennemis surgissent, tuent l’innocente, croyant éliminer le masseur aveugle. Zatoïchi décide alors de prendre l’enfant sous sa protection, le temps de l’amener à son père. Le périple commence…

Dans cette aventure, certainement la plus touchante de la saga, Zatoïchi va devoir renoncer au chemin de vie qu’il s’était tracé, celui d’un yakusa solitaire. Au début du film, il est volontairement en marge de la troupe d’aveugles. Il vit seul et la solitude est son éternel fardeau. Condamné à l’errance, sa rébellion face à l’ordre établi  lui vaut d’être poursuivi par la mort partout où il va. Mais voilà qu’il hérite pour un temps d’un enfant. Obligé de vivre différemment, il va devoir endosser tout un tas de rôles qui sont loin de son mode d’existence habituel. Tour à tour tuteur, père, mari et même mère (dans une séquence d’allaitement aussi drôle qu’émouvante), l’as du sabre essaie de ranger les armes le temps d’un voyage où il se prête plus volontiers à l’art de changer des couches qu’à celui de tuer.

Zatoichi 8 Voyage meurtrier

 

La mise en scène de Misumi est très habile puisqu’aux combats obligatoires se mêle de la poésie et de l’humour sans jamais remettre en cause l’intensité dramatique du récit. Ici, le voyage est double. En même temps qu’il se déplace au gré de ses pérégrinations, nous faisant visiter le Japon féodal au hasard de ses haltes,  le périple se fait également à l’intérieur du personnage. Par l’introspection, Zatoïchi semble renoncer à ce qu’il était jusqu’à présent pour partir à la recherche de sa véritable personnalité…  Comme souvent dans la saga, le film est riche de scènes illustrant l’ère féodale et la vie dans les campagnes (la scène où Zatoïchi écoute la berceuse chantée par une mère est simplement magnifique). Voyage meurtrier est l’un des meilleurs épisodes de cette saga sociologique, l’un de ceux qui eurent justement le plus de succès lors de leur exploitation au Japon. Empreint d’une tristesse tendre, Voyage meurtrier présente bien cette particularité du voyage, cette double action du regard qui, en même temps qu’il porte sur le paysage, agit sur le regardant.

A bord du navire qui l’emporte vers la région du Mont Fuji, Zatoïchi s’immisce dans une partie de dés. Avec sa ruse habituelle, il dépouille une bande de yakuzas. Sitôt débarqué, ces derniers vont tendre un piège au masseur roublard. L’affrontement tourne court mais blesse accidentellement la fillette d’une artiste ambulante. Embarrassé, Zatoïchi promet à la mère de gagner l’argent nécessaire à l’achat du coûteux remède qui pourra sauver l’enfant de la gangrène. Il est aidé en cela par Tadasu Jumonji, un samouraï errant pour lequel il s’est pris d’amitié au cours de la traversée : car celui-ci est amateur d’échecs, jeu qu’affectionne aussi le masseur. Voyage en enfer, douzième épisode de la saga la légende de Zatoïchi s’inscrit bien dans la lignée de Voyage meurtrier. Après avoir retrouvé des attributs humains, Zatoïchi devient même ici maladroit. Très tôt, à l’heure d’embarquer sur le bateau au début du film, il manque déjà de tomber à l’eau. Tout au long de son aventure, de Miura à Hakoné, notre héros cesse soudain d’être infaillible. S’il perd aux échecs, c’est peut-être qu’il a enfin trouvé un adversaire à sa mesure, mais quand même son adresse ne prend plus aux dés, c’est vraiment qu’il n’est pas dans son assiette.

Zatoichi voyage en enfer

Heureusement, dans Voyage en enfer, Zatoïchi n’est pas tout seul et il trouvera toujours un compagnon de route pour l’aider. Comme dans Voyage meurtrier, la tentation de prendre le rôle du père de famille va encore le bouleverser. Shintarô Katsu, dans le rôle d’Ichi s’implique de plus en plus pour donner de la matière à son personnage. Impressionnant dans son interprétation du masseur aveugle, il passe avec une aisance incroyable du registre de la comédie à celui du drame. Si le récit souffre un peu des nombreux moments de flottements où le suspense de cette double enquête prend tout son temps pour s’installer vraiment, l’intérêt de cet épisode ne réside pas vraiment dans les combats au sabre, plutôt sommaires. La finesse de la mise en scène est ici principalement développée au travers du prisme des échecs. L’affrontement sur l’échiquier glisse alors peu à peu sur le terrain de la réalité, comme l’illustre à merveille la scène où Zatoïchi retourne voir Jumonji alors qu’il le sait coupable. Ainsi, deux logiques sont petit à petit mises en place, celle d’un Zatoïchi continuant l’apprentissage de la solidarité face à celle du duelliste, obsédé par sa volonté d’être le meilleur. Avec cette nouvelle aventure, Zatoïchi apprend donc une des caractéristiques essentielles du voyage : l’entraide. En approfondissant la psychologie du personnage et en imposant un traitement réaliste à ce Voyage en enfer, Misumi et Katsu, aidé au scénario par la présence de Daisuke Ito, offrent à la légende de Zatoïchi un épisode de premier choix.

Avec ces deux voyages, Zatoïchi évolue énormément. Confronté à ses choix, il s’évade un peu de sa propre mythologie pour présenter un temps un visage plus humain. Et si l’errance, ces fois-ci, mérite plus particulièrement le nom de voyage, c’est peut-être qu’à ce niveau du chemin, notre héros, paradoxalement moins parfait, paraît pourtant grandi.

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