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Portrait : Mademoiselle Kim, de la Corée du Nord à la France

Quand nous avons voulu ouvrir cette rubrique « portraits de voyageurs », la première personne à qui nous avons pensé était Mademoiselle Kim. Une belle personne comme on n’en rencontre pas tous les jours, avec un parcours hors du commun qui l’a amenée à fuir la Corée du Nord, faire ses études en France et devenir prof de lettres en Corée du Sud après moult voyages et péripéties, dont l’écriture d’un roman en français, sa langue de coeur. Aujourd’hui, nous lui donnons la parole pour qu’elle se raconte avec ses jolis mots. 

Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Je m’appelle Young KIM, née à Shineujoo au Nord de la Corée, le 5 septembre 1938. Mon père a choisi la Corée du Sud, lors de la division du pays en 1945. Elevée jusqu’à huit ans au Nord (1945, y compris deux ans en Chine), et en 1946 à Séoul, j’ai vécu tous les moments d’infortune de mon pays (le régime colonial, la seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, ainsi que les événements politiques tumultueux du pays). Après  une licence de littérature française à l’Université d’Ewha à Séoul, j’ai obtenu une bourse du Gouvernement français en 1969. Au bout de quatorze ans, je suis rentrée en Corée, diplômée du doctorat es Lettres de la Sorbonne Paris IV. En 1984, commençait ma carrière de professeur de littérature française à l’Université d’Inha à Incheon, Corée du Sud, qui ne prit fin que vingt ans plus tard, en février 2004. Ma carrière de professeur a été prolongée comme professeur émérite, en poste permanent. Ainsi, j’ai consacré ma vie à donner des cours six heures par semaine jusqu’en aout 2009, toujours dans la joie et avec une certaine liberté qui doucement m’a amenée à la création romanesque. Je suis donc revenue en France en juin 2009 pour finaliser l’édition de mon premier roman « les Innommables ».

Vous faites partie des premiers Coréens à être venus vivre en France, comment cela s’est-il passé et d’où vous en est venue l’idée ?

Après la guerre de Corée, la vie était très difficile à tous les niveaux. Ma famille n’avait aucun attrait pour la recherche littéraire, mais dès le lycée j’aimais me retirer dans un petit coin tranquille pour me consacrer à la lecture. Malheureusement, l’université était très chère et sans me soucier de telles considérations économiques, j’insistais pour continuer mes études. Le mélange, chez moi, d’effronterie et de timidité, déroutait ma famille… Ainsi, à force de persévérance, j’ai pu étudier à l’université la littérature française, d’abord à regret face aux maigres perspectives d’avenir. A l’époque, j’étais loin de me douter que j’allais poursuivre dans cette voie des études et même venir en France. Mais la chance voulu qu’une bourse du gouvernement français me fût accordée, incluant les frais de voyage et le coût de la vie pour deux ans. Voila comment commencèrent mes études en France, du certificat de l’enseignement du français à l’étranger jusqu’à ma maitrise, réalisée sur Flaubert, à Besançon, et mon doctorat à Paris.

En dehors de cette expérience, avez-vous beaucoup voyagé ?

Pendant quatorze ans, depuis la France, j’ai notamment eu l’occasion d’aller en Angleterre pour deux semaines. Au départ, j’ai beaucoup pratiqué l’autostop, avec mes amis d’abord, en Suisse, en Belgique et en Allemagne. A l’époque, même pour venir à Paris, l’autostop était presque le seul moyen envisageable en raison du prix des trajets en train, tout de même très élevé pour les pauvres boursiers. Après y avoir transféré mes recherches de doctorat, je pouvais fréquenter la bibliothèque de la Sorbonne, la bibliothèque nationale et  assister enfin à tous les cours nécessaires. A Paris, les documents, cette matière première de la recherche universitaire, ne manquaient pas. Pourtant le temps me talonnait. Pour le doctorat, j’avais toujours besoin de plus de temps, et donc de plus d’argent. Heureusement, je pouvais travailler à Korean Airlines. Ma situation économique était alors plus aisée, mais je consacrais presque tous les weekends et toutes les vacances à l’étude. Parfois même, pendant les cinq jours de travail, je ne dormais pas plus de quatre heures par nuit, quelquefois moins ! Ainsi le temps me manquait toujours, malgré les nombreux avantages de la compagnie aérienne, le plus important étant la gratuité des billets d’avion. Si je n’ai pas pu en profiter autant que je l’aurais souhaité, j’ai tout de même pu visiter un peu la Grèce, l’Italie et l’Espagne. Ce n’est qu’après avoir terminé toutes mes recherches que j’ai pu profiter de mes vacances en France, à Saint-Malo plus exactement. Dès lors, le nord et le sud de la France, sinon toute l’Europe d’est en ouest étaient enfin à ma portée grâce à l’argent que j’avais gagné en Corée comme professeur d’université. Je pouvais enfin voyager.

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J’aime bien voyager. Mais voyager, ce n’est pas seulement bouger d’ici à là ; pour moi, c’est plutôt prendre le temps de sentir, de me vider pour mieux me remplir à nouveau, tout en cultivant cette joie d’être libre, de laisser un temps tout tomber… Cette forme de légèreté de l’esprit, cette liberté que j’ai toujours recherchée, cela ne signifie pas pour autant faire n’importe quoi n’importe où. Si le voyage c’est certes les paysages, la contemplation des œuvres d’art, les traces catastrophiques de l’histoire humaine qui sont enregistrées dans les photos ou dans nos cœurs… c’est aussi cette possibilité d’un réveil, d’une transfiguration de cette forme de mutisme dans la nature qui veut que des choses nous échappent, que des traces, même infimes, s’effacent ou soient perdues. Après le voyage, la mémoire peut parfois les ressusciter. Les retrouvailles du temps passé, la saveur retrouvée du temps perdu, voilà ce j’aime particulièrement avec le voyage.

Quel regard portez-vous sur la Corée d’aujourd’hui ?

La Corée, c’est mon pays natal. Ma patrie. De l’extérieur on jette parfois un regard un peu inquiétant sur la Corée du Sud, mais la vie sur place est loin d’être si mauvaise. La liberté autant que la situation économique ont tendance à s’améliorer. On peut aujourd’hui s’exprimer librement, par rapport à notre situation politique aussi et plus exactement à DMZ (la Zone démilitarisée). Ca ne veut pas dire que la Corée est un pays très riche, elle est en train de se développer pour y arriver. Nous avons le droit de parler, de voyager… la Corée du Sud fait beaucoup d’effort au niveau de la sécurité aussi, qu’elle soit sociale, économique ou politique. .J’ai entendu quelques étrangers affirmer dans ce sens que la Corée est plus tranquille, plus sécurisée, et bien moins dangereuse que beaucoup d’autres pays. Pour la Corée du Nord, je ne peux pas avoir un bon regard. Tout ce qu’on en voit, tout ce qu’on peut en voir, c’est beaucoup de réfugiés misérables.

Et la France, a-t-elle beaucoup changé depuis votre première rencontre ?

Oui, la France a beaucoup changé. La situation économique et sociale me paraît moins favorable que dans les années 1970-1984. J’ai toujours un peu la nostalgie de ces années-là, malgré la politique et les efforts réels de la société pour réorganiser l’harmonie avec les étrangers immigrés. J’espère que ça se passera bien. L’atmosphère de la France me parait souvent différente. Les magasins ou les banques et la Poste sont ouverts même le samedi et parfois le dimanche… mais la vie est toujours plus chère. La tolérance en matière de commerce est pourtant censée permettre de gagner plus d’argent, d’avoir un meilleur niveau de vie. De même, la tolérance au niveau politique et citoyen, devrait nous offrir plus de liberté… tout ça m’intéresse beaucoup mais il m’est difficile d’en parler. Je ne fais jamais que passer, mais la rue parle parfois d’elle-même : il y a beaucoup plus de clochards qu’auparavant, on sent réellement les soucis des SDF, les cris des Manifestations, on constate le triste spectacle de la fuite des riches à l’étranger… Malgré tout, je trouve que la France se porte bien par rapport aux autres pays d’Europe.

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Pourquoi êtes-vous retournée vivre en Corée ?

J’étais d’abord venue en France pour étudier. Après avoir fini mes recherches, j’ai donc préféré retourner en Corée. L’obtention du diplôme n’est pas une finalité en soi. Au contraire, ce doctorat était plutôt le moyen de prendre conscience de l’état des choses, de remplir les manques… et de mieux recommencer. C’était un nouveau point de départ. Si j’étais restée en France, j’aurais du vivre en travaillant simplement pour gagner de quoi vivre. Cela n’avait pas de sens, ni dans mon esprit ni dans mon cœur. Vivre ma carrière comme professeur en Corée, cela me permettait de continuer et de m’épanouir encore dans cette voie de la recherche que j’avais choisie et à laquelle l’obtention de mon diplôme aurait tout aussi bien pu mettre fin. Le plus important, c’était aussi de transmettre ce qu’on m’avait transmis, d’enseigner et de donner les cours aux élèves. Un éternel recommencement en somme… mais un recommencement qui, chez moi, faisait sens. Si je devais être plus précise encore, j’insisterais sur la notion de « soif ». Soif de nouveauté, qui tourmente mon esprit et mon cœur, soit de changement, de renouvellement, qui m’a fait retourner en Corée et qui m’attire à nouveau régulièrement en France. Ce va et vient entre la Corée et la France, c’est peut-être un prétexte, comme un long voyage qui n’en est pas un. Cela peut paraître idiot pour certains mais j’espère, à mon niveau, que ça pourra continuer comme cela, comme un jet d’eau qui ne cesse de s’évader de la grande source permanente, quitte à retourner à elle sous une forme nouvelle.

 

Je continue d’espérer, pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain que cette page de l’Histoire ne soit pas tournée définitivement

Vous êtes originaire de Corée du Nord et vous avez du quitter le pays alors que vous étiez très jeune. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette période de votre vie ?

 Huit ans de mon enfance au Nord se brisèrent en mille morceaux à cause de l’histoire tumultueuse et triste de notre pays et de ma famille. Tout ça, le vent les emporta : la vie isolée de ma mère malade, mon école maternelle presque perdue par ma propre maladie… la mort de ma mère qui bouleversa la vie de ma famille… Le grand déménagement à Manjoo, l’année 1943 en Chine, tout près du Nord, et la rentrée à l’école primaire… Deux ou trois ans après, ma famille avait encore déménagé. C’était presque comme l’effet d’un cataclysme pour une enfant de huit ans. Ce retour à Shineujoo m’avait laissée décomposée. Dès la sortie de la gare, je ne savais pas pourquoi, j’avais poussé des cris terribles tout en pleurant face aux grondements du train. Ma mère, qui ne savait pas non plus les raisons de cette réaction, s’était sentie obligé de s’excuser auprès des voyageurs prétextant que j’étais simplement fatiguée. Je ne sais pas de quoi il s’agissait exactement, mais je sais par contre qu’il ne s’agissait pas de fatigue. Peut-être une somme de toutes ces peurs enfouies, d’origine inconnue. Ainsi, les huit premières années de ma vie, cette drôle d’enfance au nord, qui ne l’était pas toujours, me paraît difficile à expliquer à quelqu’un qui ne l’a pas vécue. C’est, par moments, un peu l’idée d’une enfance volée. Après avoir passé un an à Shineujoo, ma famille est venue à Séoul l’été 1946.

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Que pensez-vous de la Corée du Nord en ce moment ? Est-elle en train de s’ouvrir selon vous, ou pas du tout ?

 C’est encore un pays fermé pour les voyageurs libres, pour les artistes et les chercheurs, et cela m’attriste. J’espère qu’il s’ouvrira dans les jours à venir. Pourquoi pas ?!

Est-ce que le fait de n’être jamais retournée en Corée du Nord depuis votre enfance vous attriste ou est-ce que c’est une page définitivement tournée ?

 J’ai passé toute ma vie à espérer que la route fermée entre le Sud et le Nord s’ouvre à nouveau. Cela ne changera pas, cet espoir est en moi. J’aurais simplement souhaité que mes parents, et même tous les autres parents, déjà morts, puissent voyager en toute liberté. Si avec le temps j’ai été amenée à m’éloigner de Shineujoo, mon pays natal, pour moi, d’y retourner n’est pas le plus important. Tout ou presque s’en est allé jusqu’aux frontières de l’oubli. Mais pour le futur, et non pour « mon » futur, je continue d’espérer, pour les jeunes d’aujourd’hui et de demain que cette page de l’Histoire ne soit pas tournée définitivement

En parlant de page, vous avez récemment publié un roman : Les Innommables. Quel a été votre source d’inspiration et pourquoi l’avoir écrit en français plutôt que dans votre langue maternelle ?

 Sans avoir conscience d’écrire un roman, je me réjouissais de suivre un courant libre, de vivre pleinement la liberté de mon esprit et de mon cœur. Libérée des expressions soignées, libérée même de la morale et de l’idéologie, je me suis vidée tout tranquillement. J’ai laissé fuir mes sensations, mes sentiments, mes perceptions et mes contemplations. Ce courant libre m’a transporté dans le tourbillon de sa sidérante beauté, d’autant plus forte que je m’y perdais toute entière.

Dans le monde du trompe-l’œil, en état de dilatation, la compétence du langage a comme préféré obéir à la contrainte d’abuser de la capacité de penser, ou de parler ma langue maternelle. En quelques sortes, je me suis abandonnée à ce courant libre comme s’il s’agissait d’une demande de la nature. J’ai vécu tous ces moments, en français ou en coréen. C’était très curieux ! J’ai vraiment ressenti quelque chose d’inconnu jusque là, une sensation nouvelle comme l’exploration d’un langage inconnu. Dans cette mer d’exploration, au plus profond de cette mer intérieure, une langue flottait où j’essayais de m’agripper jusqu’au moment de me perdre. Très franchement, le français et pour moi à la fois plus urgent et plus exigeant, et plus inconnu encore. Cette urgence, cette exigence et plus encore cette étrangeté inconnue ont bouleversé tout mon être, toutes les sensations visuelles, olfactives, tactiles et gustatives, et jusqu’aux perceptions d’intelligence… Elles ont été, dans le désordre chamboulant de cette mer intérieure, le moteur et les rames de mon bateau. Je me suis guidée en les suivant, en acceptant de penser le soleil, le nuage, l’air, le noir, l’horizon…. le monde entier, visible et invisible, différemment. Jamais la langue coréenne n’avait provoqué de telles choses chez moi !

La langue française est donc en ce qui me concerne une langue à explorer, une langue étrangère qui me pousse à une certaine forme d’étrangeté. Etrangeté circonstancielle d’abord (le rapport à la France), et étrangeté existentielle ensuite (le rapport intérieur de l’être face à soi-même). De telles étrangetés m’ébranlent, me font tressaillir, trembler, frissonner.

Ma langue maternelle est née avec moi, elle a grandit avec moi, elle est collée à moi et m’a toute enrobée. Je n’ai jamais eu de soucis avec elle, et elle était pour moi d’une gratuité totale… C’est la France qui a chamboulé tout ça, qui, la première, m’a invité à ce bal de l’étrange.

Ma vie en France a commencé dans l’affolement de la langue et des sentiments, dans la confusion des sensations et des émotions. Je pourrais dire aujourd’hui que ces dernières étaient bloquées comme dans un état de gel, et donc tout blanc. Tous ces moments étaient plein de nouveauté. Le noir et le blanc ont déferlé alternativement réduisant tout à zéro. Pourtant, toutes cette froideur, toute cette glaciation, a commencé à me réveiller, à me rappeler à un état de lucidité, comme si j’étais soudain portée en dehors de ce monde. C’est comme si j’avais la tête vidée de tout ce qui était à l’intérieur. Il y avait une sensation de gratuité à nouveau, mais une gratuité toute différente. Ce n’était pas la gratuité facile de ma langue maternelle, c’était une gratuité accouchée de la souffrance, de l’angoisse, de l’âpreté et de l’impossibilité.

Il s’agit de se donner pour rien, sans considération d’intérêt. C’est simplement un geste naturel, tout naturel, cela va sans dire, cela va de soi. Cette gratuité couronne la revendication de l’absolu, de la vérité absolue qui n’est rien d’autre que la liberté pure. La dissonance entre la langue française et ma langue maternelle, par-delà le déséquilibre psychique qui peut pousser à la folie et au vertige, a fini par dévoiler des aspects chez moi jusqu’alors inconnus, inaperçus, en un mot : innommables.

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(photos ©KimYoung)

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