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Cinétrip : Voyage à Tokyo, au coeur du cinéma d’Ozu

Aujourd’hui, l’éditeur Carlotta sort en nouveau master restauré en HD une édition Blu-ray et DVD du film Voyage à Tokyo du cinéaste Yasujiro Ozu. Avec un titre aussi évident, il nous était difficile de ne pas vouloir coller pour une fois à l’actualité, en consacrant au réalisateur japonais notre cinétrip du jour.

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Mieux vaut vous prévenir d’emblée, ne vous attendez pas à visiter Tokyo comme nous avions visité Bruges la dernière fois avec le pétillant Bons baisers de Bruges. Ce voyage là n’a rien à voir avec notre dernière chronique et le Tokyo du film n’est saisi qu’à travers de brefs tableaux, alors que la plupart des scènes se passent en intérieur. Mais n’allons pas trop vite. L’histoire d’abord : Un couple âgé entreprend un voyage pour rendre visite à ses enfants. D’abord accueillis avec les égards qui leur sont dus, les parents s’avèrent bientôt dérangeants. Seule Noriko, la veuve de leur fils mort à la guerre, trouve du temps à leur consacrer. Les enfants, quant à eux, se cotisent pour leur offrir un séjour dans la station thermale d’Atami, loin de Tokyo…

Le synopsis est donc des plus simples. Comme souvent chez Ozu, c’est le traitement qui est marquant. Le film consiste en une succession de scènes à priori banales, dans lesquelles le cinéaste, par un certain sens du décalage, parvient à créer une tension. Dans la carrière d’Ozu, Voyage à Tokyo est certainement le film le plus plébiscité. Prolongement direct des réflexions entamées avec le film Eté précoce, il y exalte le sentiment de piété filiale alors en phase de déliquescence dans le Japon des années 50. Finalement, ce Tokyo de l’après-guerre est quasi-invisible à l’image, il erre dans les mémoires, blessure intime plus que physique. D’où l’importance des visages dans le cinéma d’Ozu. Le cadre d’abord, très organisé, avec les paravents qui servent de cadre dans le cadre, à la fois esthétique sans trop chercher le beau. Le rituel ensuite, par la lenteur des gestes et la rigueur des postures. Tout cela amène à un premier ressenti. C’est l’extérieur qui nous conduit déjà au sentiment intérieur. Ce ressenti se développe admirablement et tout naturellement dans le rapport frontal aux visages. A la fois masque (comme par pudeur, il affiche le moins d’expression possible) et révélation (le visage ne ment pas) le visage est le dernier des cadres. Il contribue pleinement à la mécanique si singulière et d’autant plus reconnaissable du cinéma d’Ozu. Mais ce visage se retire toujours avant l’émotion. D’où donc vient-elle ? C’est là la magie de son cinéma. Le sentiment ne doit pas passer par autre chose que par lui-même. Il n’est pas transmis d’un visage à un autre visage, il s’évade simplement des limites de l’écran et vous cueille.

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Le cinéma d’Ozu et plus particulièrement peut-être dans Voyage à Tokyo est d’une simplicité manifeste. Pour le public japonais de l’époque, il pouvait se regarder à la manière d’un feuilleton où il était facile de s’identifier. C’est un peu comme si Renoir se mettait à réaliser un épisode de Plus belle la vie. On est véritablement en face d’une œuvre simple, mais d’une simplicité, comme souvent, subtile. On pourrait aussi comparer ce cinéma avec le néoréalisme italien, dont le résultat tend parfois à des visées proches. Mais chez Ozu, il n’y a pas cette urgence de filmer, au contraire, son cinéma est marqué par la lenteur. Si le monde des grands-parents, la province et donc le passé, semblent s’opposer clairement au monde des enfants, c’est-à-dire Tokyo et par analogie le futur, Ozu préfère se placer au centre, dans un présent continu qu’évoquera avec beaucoup de finesse le geste final. Paradoxalement, Voyage à Tokyo est donc une œuvre aussi  simple qu’exigeante. Loin du mélodrame classique par ce style inimitable, le film d’Ozu, avare en paysages est pourtant un profond voyage dans la culture japonaise. On se demanderait presque si l’essence du zen n’est pas cachée dans cette importance du « rien », si cher au cinéaste (le mot est même écrit sur sa tombe) et dont son cinéma, imperceptiblement, transpire positivement.

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Si l’édition est soignée à tous les niveaux, on appréciera particulièrement la richesse analytique des suppléments. Si un premier bonus Récit de Tokyo, mise en images d’un texte de Kijû Yoshida pour l’essai Ozu ou l’anti-cinéma, est assez touchant et commence à décrypter le film, un deuxième bonus intitulé Jeux de rôles, permet d’accéder définitivement à une meilleure compréhension du film. Un dernier bonus, Voyage dans le cinéma : Voyage à Tokyo nous concerne plus particulièrement. En revenant sur les lieux du tournage (Onomichi, le village des grands-parents mais aussi Atami, et différents quartiers de Tokyo : Ginza avec la superbe séquence du bus de tourisme, et même des plans très précis comme celui où la grand-mère accompagne le plus jeune de ses petits-enfants jouer en face d’un pont, à Arakawa Dote, dans le quartier d’Adachiku…) ce voyage à Tokyo, étrangement beau mais peut-être pas si facile d’accès au départ se dévoile un peu plus encore, jusque dans sa géographie. Un voyage simple et troublant (un poème ?) qui n’a de cesse de résonner dans le cœur du spectateur.

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