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Journal d’une retraite chez les moines de Saint-Honorat

La petite île de Saint-Honorat, cachée par sa grande sœur Sainte-Marguerite, cela fait plus de dix ans que je n’y avais pas mis un pied. Je savais que des moines y vivaient toujours dans leur abbaye, je savais qu’ils faisaient du vin, je savais que les plages, difficilement accessibles aux troupeaux de touristes, étaient encore un petit paradis… C’est à peu prés tout ce que je savais. Quand nous sommes rentrés de Paris, je me suis dit qu’il était temps de faire ma première retraite, de profiter du temps qui m’était offert pour me ressourcer un peu et pourquoi pas retourner à la chrétienté que j’avais un peu délaissé ces dernières années au profit du bouddhisme qui m’attirait plus. J’ai contacté le Frère Marie, chargé du noviciat et des stagiaires pour les retraites « intensives », celles où l’on ne vient pas seulement prier, mais travailler, participer aux tâches communes et vivre avec les Frères. Nous avons trouvé une date qui convenait à tout le monde, en plein mois de septembre, pendant les vendanges. Moi qui avais toujours rêvé de vendanger, j’étais servi. Première retraite, premières vendanges… un double baptême en quelques sortes. En voici le journal résumé :

09/09

Je quitte Cannes avec le bateau de 11h15, comme prévu. Peu de temps après nous accostons sur la petite île de Saint-Honorat, la seconde de l’archipel des îles de Lérins. Je prends le temps de faire quelques photos sur la route de terre avant d’arriver à l’église où la messe vient de commencer. Si je m’attendais à trouver autant de monde… (J’apprendrai plus tard qu’un grand nombre de séminaristes de Toulon était là en même temps que moi). Tandis que je me remémore timidement mes prières de catéchisme, j’apprécie cet office bien rempli non sans une certaine émotion au moment de nous transmettre la paix du Christ. A la fin de la messe, Frère Marie, responsable du noviciat avec qui j’étais en contact, me rejoint sur le parvis de l’église et me fait visiter les lieux, dont le fameux cloître du XIIème siècle. Un endroit paisible, petit et charmant où je viendrai souvent par la suite. Après ce petit entretien  sur ce que j’attends de mon séjour et le déroulement des journées au monastère, nous déjeunons en silence dans le grand réfectoire, avec tous les Frères présents. Je profite de mon après-midi pour visiter le monastère fortifié où les moines, aujourd’hui, ne vivent plus mais qui leur servait jadis à se protéger des attaques des Sarrazins. Je reviens à 18h30 pour assister aux vêpres et nous dînons à nouveau en silence. Avant complies, le dernier office de 20h, je me balade un peu dans les vignes et jusqu’à l’ancien orphelinat désormais abandonné. Complies s’achèvent de façon très solennelle, dans le noir, avec juste la vierge et le Christ éclairés et un chant latin où le sacré se mêlerait presque, dans les harmonies de cette langue, au magique. Il est 20h30, par prudence face à la journée du lendemain, je rentre me coucher.

10/09

Réveil à 4h10. Ce sera dès lors mon rythme de vie. Juste avant 4h30 je me dirige à l’église, dans la nuit, pour assister aux vigiles, le premier des huit offices de la journée. Je remarque que le ciel est plus beau qu’en ville. Pas de lumières ici pour parasiter cet écran géant où scintillent des milliers – que dis-je, des milliards et bien plus encore ! – d’étoiles. « Seigneur ouvre mes lèvres et ma bouche publiera ta louange » ; ce sont les premiers mots du matin. Le vent s’engouffre à travers la grille de la porte ouverte, les premiers moustiques attaquent jusque dans l’église et je me dis que le grésillement des lampes électriques me paraît impropre à la contemplation. Pourtant, c’est peut-être à cette heure-là, où les fidèles sont beaucoup moins nombreux, que le chant des moines est le plus pénétrant. Après l’office, nous avons quartier libre jusqu’aux laudes de 7h45. Je me balade dans le cloître endormi et je profite du paysage si absorbant d’une nuit bien dessinée. Je petit-déjeune une tranche de pain beurrée avec un bol de chocolat chaud et je retourne dans ma cellule lire la vie et les homélies en hommage à Saint-Honorat. Croiser un moine en tenue, encapuchonné et les mains rangées dans le scapulaire, à cette heure de la nuit est un spectacle peu familier non dépourvu d’un certain exotisme. J’ai le temps de prendre une douche et même de me reposer quelques minutes. Dès avant 7h, le jour a déjà commencé à se lever. A la sortie des laudes, nous préparons la journée de travail dans la salle du Chapitre ou les moines font quelques lectures avant complies et où ils décident ensemble des décisions importantes pour la communauté. Après avoir préparé le réfectoire pour le repas du midi, nous partons (l’autre stagiaire et moi) tailler des oliviers avec le Frère Matteo. A 9h45 nous célébrons tierce devant les vignes. A 11h le travail s’arrête, nous rentrons pour la messe qui s’enchaîne très rapidement avec le petit office de sexte et nous allons manger, en silence toujours. Les Frères, à tour de rôle, font le service et l’un d’eux est préposé à lecture. Pendant que le corps se nourrit, l’esprit aussi. Au début, j’ai un peu de mal à écouter véritablement. Mon ventre doit être plus concentré que ma tête. Après le repas il y a l’office de none, lui aussi très court et nous travaillons à nouveau. Avec le Frère Albert, un novice qui a mon âge, nous nettoyons le réfectoire jusqu’à 16h30, terminant notre journée de travail avec une demi-heure d’avance sur le planning alloué. L’autre stagiaire semble avoir disparu. J’en profite pour écrire et téléphoner à mes proches pour leur dire que tout va pour le mieux. 18h sonne les vêpres. L’office se termine par l’adoration du Saint-Sacrement. Les séminaristes sont vraiment nombreux. Je trouve le temps très long dans une posture de prière assez inconfortable. C’est l’heure du dîner suite à quoi nous faisons la vaisselle tous ensembles, en silence une fois de plus. Après complies je rentre à ma cellule. C’est une longue et instructive journée qui s’achève. Les jours qui vont suivre vont se ressembler énormément. A part le dimanche et le lundi après-midi où l’on ne travaille pas, la journée est invariablement calquée sur ce schéma bien rodé.

11/09

Après vigiles je demande à Frère Marie s’il a eu des nouvelles de l’autre stagiaire, encore absent. Il avait laissé un mot la veille. Il est parti. Ce genre de vie, très particulier, organisée, recluse et silencieuse, n’est peut-être pas faite pour tout le monde. Aux laudes, les sobres vitraux laissent pénétrer progressivement dans la nef la douce lumière du matin. C’est un spectacle plein de charmes. La matinée se passe à étiqueter les bouteilles de vin avec Frère Vincent et Frère Albert. En aidant le Frère Giancarlo, j’apprends que Pierre, le laïque qui vit avec nous au monastère, est un familier. Sans être moine, il habite aussi à l’abbaye. J’apprécie de me balader dans les couloirs du cloître à toutes les heures de la journée, la lumière du jour y insufflant à chaque fois une ambiance différente. De même, chaque office me paraît avoir une « couleur » bien particulière. L’après-midi, après le travail, je traîne dans l’ancien orphelinat. Si les endroits abandonnés peuvent parfois faire peur quand on les visite seul, ici je suis plutôt à l’aise. Le père Abbé, jusqu’alors en déplacement est rentré aujourd’hui.

12/09

Je me réveille deux minutes avant le réveil. Soit ce sont les cloches, soit je commence à prendre le rythme. Je suis pourtant assez fatigué, mais il me semble en même temps que mon écoute est meilleure que les jours précédents. C’est pour moi le premier jour des vendanges où l’on cueille le pinot noir, leur meilleur cépage, et le viognier. Celles-ci s’étalent jusqu’à la fin du mois pour récupérer les grappes des 8 hectares qui occupent une bonne partie de l’île. C’est un travail plaisant, par son cadre essentiellement, mais assez éreintant. Le soir, je ne me fais pas prier pour m’endormir. Je m’écroule.

13/09

Avec Frère Benoît nous nous occupons de la gestion et de l’envoie des commandes clients. Il me montre aussi un peu la distillerie et me parle des travaux de rénovation. Les séminaristes sont partis et la messe est tout de suite moins peuplée. Le public participant moins à l’office, la dynamique de groupe s’en trouve un peu bouleversée et moi qui pensais chanter un peu mieux je me rends compte, sans personne pour masquer ma voix, que j’ai encore quelques progrès à faire. Cela n’empêche pas les chants religieux de peupler de plus en plus mon esprit, même en dehors des offices et cette forme de prière quasi-passive n’est pas sans bienfaits. L’après-midi nous nettoyons le réfectoire et le cloître en prévision des journées du patrimoine. J’ai ratissé le jardin extérieur et c’était comme un jardin zen. Cette vie-là n’est pas sans plaisir. J’ai chronométré le Saint-Sacrement : 45 minutes. Cela passe plus vite en méditation ou dans le dialogue intérieur. Un peu avant 21h je suis sorti me promener entre la statue de Saint-Antoine et le monastère fortifié. La vue sur l’Estérel est tout bonnement merveilleuse. Le soleil se couche dans des tons pâles, rouges et bleus où l’or infuse délicieusement. En rentrant, je lave à la main quelques chaussettes et je prends un drôle de plaisir à l’exécution de cette tâche à priori sans importance. Je crois que je commence à comprendre les joies simples de cette vie rude et douce.

14/09

Nous ne travaillons que le matin. Aujourd’hui on célèbre l’Eucharistie. Les prieurs sont habillées en rouge, qui est la couleur des martyrs mais aussi de l’Esprit-Saint et du Christ Roi. A midi, comme le dimanche, la musique remplace les lectures en ce jour de fête. Nous écoutons du Rachmaninov. C’est très beau et je suis si concentré qu’à certains moments des larmes de joie me montent au bord des yeux. L’après-midi j’assiste aux visites du cloître et le Frère Romain, sur ma demande, m’enseigne très sympathiquement les rudiments de l’herboristerie.

15/09

En sortant des vigiles il pleut un peu. Je passe le plus clair de mon temps libre à la bibliothèque et à écrire. Les journées du patrimoine cassent un peu le rythme et la contemplation. Heureusement Marie passe me faire un coucou avec Franck, notre ami. Nous assistons à une conférence intéressante sur les fouilles archéologiques sur l’île et je les accompagne pour visiter le cloître et le monastère fortifié que je commence à bien connaître. Il est déjà l’heure pour eux de partir pour la ville avec le dernier bateau. Le dîner du dimanche se fait sur les tables centrales où tous réunis nous pouvons enfin discuter. Si les sujets abordés restent essentiellement religieux, les Frères et même le Père Abbé ne manquent pas d’humour pour autant. Je sors de là le cœur léger. C’est à nouveau une belle journée qui s’achève.

16/09

Je me suis baigné une dizaine de minutes. Deux dames en retraite à l’hôtellerie m’ont rejoint. Elles ont nettoyé la plage avant de se baigner. J’ai trouvé ce geste admirable. En vaguant autour du cimetière après manger, j’ai entendu Frère Vincent qui s’exerçait à l’orgue. Je me suis précipité à l’intérieur de l’église. De plus en plus je me rends compte combien la musique est probablement le plus mystique des arts. Il touche directement l’esprit, sinon l’âme.

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 17/09

Le vent empêche les bateaux d’arriver avant 11h. Il m’a même réveillé cette nuit. En comparaison, l’après-midi est beaucoup plus calme. Je me suis parfaitement habitué au rythme des jours et je suis de plus en plus concentré, non seulement à l’office, mais pendant les lectures du réfectoire ainsi que durant toutes les activités que je pratique. Un nouveau stagiaire est arrivé. Nous n’avons pas discuté. Je profite et ressens à nouveau la grâce du silence que les journées du patrimoine avaient un peu dissipée.

18/09

La journée est dédiée à la célébration des défunts cisterciens. Aux vendanges, je parle un peu avec le stagiaire, Matthieu lui aussi, et avec Frère Albert. L’après-midi, je questionne longtemps ce dernier sur les principes de la foi chrétienne. Aux vêpres, il y a eu comme des aurores boréales au dessus de la croix du Christ. Certainement un effet de la lumière entre les vitraux, le vent et les arbres. Ça n’en demeurait pas moins exaltant. Dans le jardin du cloître, je me régale à regarder les papillons qui butinent. A complies, je réalise que mes prières sont de plus en plus naturelles.

19/09

Entre vigiles et laudes je découvre à la bibliothèque la figure d’Henri le Saux qui m’inspirera énormément. Les vendanges finissent avec une heure d’avance tant il y a de bénévoles venus nous aider. Je peux retourner une heure à la bibliothèque. Tout s’enchaîne très vite. Dernière messe, dernier repas, dernière vaisselle, dernier office… c’est déjà l’heure de rentrer.

Je garde un souvenir très doux de cette première retraite et des liens tissés, parfois sans mot, avec ces hommes tout entier tournés vers le Seigneur. Si ces dix jours, comme je le disais précédemment, auront été assez similaires en ce qui concerne leur déroulement, j’ai l’impression discrète que c’est moi, au fond, qui ai changé.

Des retraites de huit à dix jours au sein du monastère des îles de Lérins sont organisables pour les hommes en quête de spiritualité et désirant participer pleinement à la vie monastique. Des programmes plus souples, ouverts à tous, pour des retraites organisées selon les besoins de chacun, sont proposées auprès de l’hôtellerie de l’abbaye de Saint-Honorat. L’île peut aussi être visitée à la journée. Pour tous renseignements : 04 92 99 54 00 ou info@abbayedelerins.com.

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