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Portrait : Lena, de jeune fille au pair à prof de français au Caire

Première femme  à se prêter au jeu de notre rubrique « Portraits de voyageur », Lena nous raconte son expérience de jeune fille au pair au Caire. Ville qu’elle va bientôt retrouver,  puisque cette amoureuse des lettres s’apprête à repartir y enseigner le français  !

Peux-tu te présenter ?

 Je m’appelle Lena Russova, ou du moins c’est mon nom de net et de plume, même si je n’ai publié qu’un seul livre encore. J’ai passé mon enfance à l’île de Ré, mais j’ai dû m’exiler comme beaucoup d’autres jeunes sur le continent dès le lycée, puisqu’il n’y en a pas chez nous. J’ai commencé une fac de Lettres à Nantes, puis bougé sur Paris et passé mon Master à la Sorbonne, avant de préparer l’AGREG, vu que, les études de lettres, hum… Je l’ai ratée, quelle surprise, et suis partie en Egypte en tant que jeune fille au pair. Le pays m’a plu, j’y ai fait des rencontres, et même après avoir perdu mon job j’ai voulu y rester. En ce moment je suis de retour en France pour l’été, voir des proches et famille, etc., mais j’ai décroché un contrat avec le Lycée Français du Caire et repart dans un mois, pour être prof dans une « structure officielle» cette fois-ci !

Pourquoi as-tu voulu partir en Egypte la première fois ?

 Après avoir raté l’AGREG, j’étais fourbue, sans plus de motivation ni d’espoir, j’avais un intense ras-le-bol des amphis glaciaux et des règles de grammaire à apprendre par cœur, mais je n’avais pas de plan de rechange. Cerise sur le gâteau, je vivais une rupture difficile après une longue relation. J’ai donc tout plaqué (je n’avais d’ailleurs plus grand-chose pour me retenir), quitté Paris et trouvé une place de jeune fille au pair par le biais d’Internet, dans une famille aisée (pour ne pas dire riche) d’Heliopolis, un quartier assez excentré et cossu du Caire. J’ai toujours aimé voyager, spécialement dans le Sud et les pays arabes m’ont toujours attirée – et puis, l’Egypte est un tel mythe ! Mais à dire vrai, même si l’exotisme a compté dans ma décision, je la vois rétrospectivement beaucoup plus comme une envie – un besoin ? – de changer radicalement d’horizon et de vie.

 Quelle a été ta première impression en arrivant ?

 Le bordel. Désolée mais je ne vois pas d’autre mot…. L’avion a atterri de nuit et mon boss était venu me chercher pour m’emmener directement chez eux à Heliopolis, et je n’ai quasiment pas eu de contact avec l’extérieur : mais rien que le trajet en voiture m’a fait comprendre que j’étais dans un autre monde… un monde aux règles très, très lâches sur de nombreux points (et d’autres beaucoup moins, je sais). La conduite automobile au Caire, c’est quelque chose, tout le monde vous le dira. Cette impression d’un gigantesque bordel, avec des gens qui agissent comme dans un village alors qu’on est dans une mégalopole de quasi vingt millions d’habitants, s’est confirmée ensuite sur bien des points : vacarme de rue, concept d’horaire très différent d’en France, ordures étalées sur la voie, chiens et chats errants… Mais aussi une communication beaucoup plus spontanée, avec des gens qui se parlent sans se connaître, s’intéressent à vous et à vous montrer la meilleure image possible de leur pays et de leur culture (et pas seulement pour l’argent, comme disent certains touristes)… une ambiance générale assez joyeuse, même si je ne suis pas venue dans les meilleurs conditions politiques. Enfin c’est un bordel qui m’a plu, surtout après la rigidité de la prépa.

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C’est quoi la journée type d’une jeune fille au pair française au Caire ?

 Je ne peux parler de « journée-type » – sachant qu’il n’y pas de contrat en bonne et due forme, cela doit dépendre des gens et des familles – seulement de mon expérience personnelle. La famille chez qui je travaillais n’avait que deux enfants, un nourrisson et un petit garçon de deux ans et demi, à qui je devais apprendre le français. Ils se levaient tard, à l’orientale, et je me levais donc tôt, à l’occidentale, et partais explorer les environs. Lorsque je revenais, je jouais avec mon petit élève, essayant de lui apprendre la langue en l’amusant, en traduisant tout d’abord en anglais – sa langue maternelle, il n’apprenait l’arabe qu’en supplément – puis en parlant en français tout le temps. J’essayais de lui montrer des choses, on lisait des histoires… Il n’est évidemment pas possible de donner de vrais « cours » à un enfant de cet âge, et on sortait peu, à cause du climat politique mais aussi parce qu’il n’y a pas tant d’endroits où emmener des enfants aussi jeunes au Caire. Parfois les parents nous emmenaient dans des « playgrounds » appartenant à des clubs privés pour Egyptiens riches, où ils buvaient et/ou mangeaient avec leurs amis pendant que je poussais l’enfant sur les balançoires miteuses. D’autres fois on allait voir la famille plus éloignée, mais en général je n’aimais pas ça, parce que j’avais encore plus l’impression d’être traitée comme un larbin qu’à l’ordinaire. De manière générale, j’ai aimé travailler avec l’enfant, parce qu’il était gentil, apprenait vite et que c’était intéressant, mais beaucoup moins ses parents, qui avaient tendance à confondre employée et domestique… Je ne mangeais pas plus avec eux que l’Ethiopienne chargée de toutes les tâches ménagères, et pas forcément la même chose qu’eux ! Mes boss n’étaient pas des esclavagistes, et j’ai eu la chance d’avoir un job pas trop exigeant et des plages de liberté, mais je n’ai en tout cas jamais été traitée comme un «membre de la famille», et heureusement que j’ai fait des rencontres au bout d’un moment. Je sortais donc certains soirs, et j’avais un jour de congé par semaine, où je cherchais à mieux découvrir la ville, puis le pays. A Noël, nous sommes partis sur la Mer Rouge, à El Gouna, autre lieu de retrouvailles pour super-riches à échelle d’une ville, mais l’air était plus pur, et on pouvait faire plus de choses avec mon élève. Et puis, il y avait le désert, j’y passais tout le temps libre que je pouvais.

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Avais-tu déjà vécu à l’étranger avant ?

Non, j’ai voyagé dans un certain nombre de pays, mais de là à réellement m’exiler, jamais. Les gens sont en général assez étonnés quand je leur dis que j’ai commencé par l’Egypte ! Mais d’une part les pays où il fait froid ne m’attirent pas, et d’autre, apprendre une langue me cassait les pieds. Je me suis quand même renseignée pour l’Italie il y a quelques années, mais c’était trop difficile de passer mon Master là-bas, d’après ma fac (les lettres sont conservatrices !)


Comment as-tu vécu ton récent retour en France ?

 Honnêtement ? Cela n’a pas été facile. C’est seulement en arrivant sur le sol français et dans les semaines qui ont suivi que je me suis rendue pleinement compte à quel point je m’étais habituée à un mode de vie différent. Rien que sur le plan physique, il y a eu le froid (je croyais qu’en arrivant au printemps, ça passerait, mais j’ai été arnaquée quelque part !), la pluie, toutes choses n’existant pas en Egypte, ou si peu ; j’ai aussi été malade de ce que je mangeais, n’étant plus « configurée pour », j’imagine. En outre, l’indifférence occidentale, opposée à tant de contacts, m’a pesée. Rien que le fait de ne plus attirer l’attention de personne quand on marche dans la rue a un côté difficile pour l’ego, même si c’est aussi soulageant ! Car, évidemment, il y a aussi les bons côtés : pouvoir mettre des minijupes, manger du saucisson, boire l’apéro, ne pas avoir systématiquement à gérer les assiduités de tout mâle avec qui on discute… et pouvoir se faire comprendre de tout le monde, même si j’avais fait des progrès en arabe, surtout les derniers mois, n’ayant plus mon job et vivant « en immersion » ! En fait, c’est sans doute un sentiment inévitable de l’exilé : on se sent totalement in between au bout d’un moment, n’appartenant pas vraiment à un monde, et plus vraiment à l’autre… même revoir des Occidentaux (les touristes étant quasiment inexistants tout le temps que j’ai passé dans le pays) alors que j’étais encore en Egypte m’avait fait bizarre. D’ailleurs, j’ai choisi de repartir…


En France, les médias véhiculent une image dangereuse, effrayante de l’Egypte ? C’est le cas aussi en Egypte ?

Il faut savoir que je n’avais jamais eu vraiment accès à la télévision, celle de mes boss étant dans leur chambre, et de surcroît en arabe ; quant à celle de la France, n’y étant plus, je n’en avais pas écho non plus… Je serais donc très mal placée pour tenter une étude médiatique comparative. Je dirais simplement que les médias simplifient, voire caricaturent tout, quels qu’ils soient ; évidemment, en Egypte, les voies gouvernementales biaisaient le rapport des événements, et il y en avait beaucoup, mais il y a aussi des médias un peu plus indépendants. Pour ma part, la seule image télévisuelle dont je puisse me souvenir est celle de la place Tahrir noire de monde, et celle-là, je pense qu’on l’a vue partout.


Comment envisages-tu ton retour en Egypte suite aux récents événements ?

Comme je l’ai dit, j’ai choisi de repartir. L’Egypte n’a jamais été en situation de « tranquillité », tout le temps que j’y ai passé, et j’étais prévenue de cela, même si au final j’ai peu eu de problèmes  qui soient liés à la politique. J’espère simplement que les choses n’empireront pas encore – sur le plan de la sécurité, et de la tolérance religieuse en particulier. Honnêtement, je ne le pense pas, pas pour moi en tout cas – en tant qu’Occidentale ressemblant à une Occidentale, je suis préservée de pas mal de choses, même si cela a aussi son revers. Sans compter que je vais avoir un salaire plus que conséquent pour le mode de vie là-bas… Et en fait, je suis aussi heureuse de pouvoir revenir, retrouver ce qui m’a manqué et qui sera, je pense, toujours là (la shisha, le halawa !) et avoir plus de moyens pour découvrir le reste. Bref, du moment que mon contrat est maintenu, je pars.

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Te sens-tu impliquée dans la vie politique égyptienne ?

Question délicate. Ca m’ennuie de répondre non, parce que l’Egypte compte pour moi désormais, ainsi que les gens que j’y ai fréquentés de manière parfois poussée, et pour lesquels je m’inquiète, forcément – d’autant que j’ai rencontré autant de Coptes que de muslims, enfin des gens très différents. Mais en fait, je suis partie du principe dès le départ que, étant invitée en ce pays, il ne m’appartenait pas d’en juger les mœurs, ni l’idéologie – et donc pas davantage la politique. D’ailleurs, j’ai beau avoir été une activiste enthousiaste à une période de ma vie, il est décemment impossible, pour une jeune fille française, de participer à des manifs et mouvements de ce genre, même que l’on considère du « bon côté » ! En revanche, j’ai eu la chance d’avoir des conversations avec des individus isolés, m’expliquant le pourquoi de leur combat. Mais non, pour conclure,  je dirais que, à mon certain regret, et à mon soulagement aussi (je n’ai goûté que parfois et par erreur le goût nauséabond de la lacrymo aux alentours de Tahrir, mais cela m’a suffit) je ne suis pas réellement impliquée dans la vie politique égyptienne. Sans compter que, comme je l’ai déjà dit, je pense avoir été relativement préservée de ses bouleversements, pendant que j’étais là-bas. On verra ce qu’il en sera pour la prochaine, insha’Allah


Quel est ton regard sur les récents événements ? Penses-tu qu’ils seront bénéfiques à l’Egypte ?

Autre question délicate, je suis prof de français et non politologue. J’ai envie de penser qu’il ne peut y avoir pire que Morsi et ses Brotherhood, et que le renversement de ce régime de fou, injuste, et même catastrophique sur le plan économique, est une bonne chose. Mais même si la révolution de 2011, qui a mis fin au règne du véreux Moubarak, était également une bonne chose, les suites n’ont pas été aussi réjouissantes… et ces nombreux massacres entre communautés religieuses ne sont pas pour me rassurer à l’heure actuelle. Disons que j’espère que tout va se calmer après la « phase de transition », et surtout que les élections organisées vont être cohérentes, histoire d’éviter que cela ne débouche sur pire – au hasard, une dictature militaire ?? La majorité des Egyptiens veut en tout cas de vrais changements, et c’est peut-être un bon début.

Te vois-tu y passer le reste de ta vie ? Sinon, où envisages-tu de vivre à ton retour ?

Je n’ai jamais été capable de répondre à ce genre de questions, sans rire. Naturellement que non, je ne me vois pas passer toute ma vie (pourquoi le « reste » ?? est-elle déjà si avancée que cela ??) dans le bordel du Caire – mais je ne me voyais pas non plus rester dans la grisaille parisienne, et encore moins maintenant ; quant à mon île natale, sa nature est fort jolie, mais on s’y ennuie vite quand on est jeune, moi en tout cas. Tout ce que je sais pour le moment, c’est que j’ai un contrat d’un an, et j’espère que ce nouveau séjour me plaira. Les circonstances décideront d’où je resterais, si je bougerais encore ou trouverais un endroit où « faire mon nid ». Encore une fois, insha’Allah ! (c’est là, peut-être, que je suis un peu Egyptienne…)

Retrouvez les aventures de Lena en Egypte sur son blog Lost In Egypt.

(photos ©Lena Russova)

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